AccueilActualitésActualités 2017Les tardes oubliées : Alberto Pozo à Orthez. « L’honneur des braves ».

Nous sommes le 28 juillet 2013, appareil photo en bandoulière, carnet et stylo dans la poche arrière droite de mon jean,  je regagne exalté ma place dans le callejon des arènes d’Orthez.

Au menu, six novillos de Zaballos pour Jesus Fernández, Iván Abasado et Alberto Pozo.

Après un passage remarqué en Novillada non Piquée, l’Albaceteño Alberto Pozo amorça sa carrière professionnelle le 8 septembre 2010 chez lui à Albacete. La rage au ventre, il toréa quelques novilladas ici ou là. 2011 fut une année compliquée, complexe, qui différa son alternative.

2012 se mue en une âpre temporada, peu de carteles, la moitié dans des plazas de seconde zone, portatives où le novillo compte généralement quatre ou cinq herbes. L’année 2013 fut inévitablement difficile à appréhender. Alors, comme il l’a toujours fait, pour ne pas perdre la main et parce qu’une vie sans toros ne lui est pas envisageable, Alberto torée tout ce qui est brave, armé de deux serpes en guise de cornes. Carnavals, tientas, quelques toros en privé.

Tienta d’un cuatreño chez Hoyo de la Gitana

Alberto Pozo  sait et connaît par cœur comment fonctionne le monde taurin. Sans apoderado, ou pour le moins un référent, en somme une personne de confiance ayant les moyens financiers de soutenir une carrière, point de contrats… (* lire l’excellent article paru dans la revue « Tendido » écrit par J.C Dufau : « l’Apoderado, animal mythique ? ». No 46/ du mois de Mars 1992)

En effet la sanction tombe de façon inéluctable. Tel le couperet sur la nuque du condamné, le téléphone reste muet.

En 2013, à Orthez, Jean Biondi, qui croit en lui, lui offre une oportunidad* le 28 juillet devant un lot compliqué de Miguel Zaballos.

Blessé face à son premier opposant, le torero de la Mancha montre alors tout le pundonor qui le qualifie. Il combattra jusqu’au malaise son deuxième novillo, banderilles en sus et estoconazo colossal.

Palos y estoconazo

Alberto Pozo n’a peut être pas la plastique d’un Dominguín ou le sens de la lidia innée de son illustre paisano Dámaso González, dont le visage taillé à la serpe semble tout droit sorti d’un tableau du Greco, mais chaque torero, chaque homme, emprunte un chemin qui lui est propre.  Alberto Pozo Ruiz se bat donc avec ses armes. Après tout, l’incertitude d’une carrière est aussi jubilatoire, tant de données entrant en jeu. C’est aussi, disons le, ce qui fait le charme de cet art si énigmatique qu’est la tauromachie.

En cette matinée lourde et ensoleillée à Orthez, rien de précisément énigmatique à appréhender. Novillada matinale en apéritif pour le grand repas prévu à six heures. Pendant une féria, les novilladas matinales drainent trop peu de spectateurs, la plupart optant plutôt pour une bonne aspirine, tête sur l’oreiller, reprenant des forces pour en fin d’après midi, s’assurer de garder les cinq sens en éveil lors de la corrida.

Dommage pour les absents, car en cette matinée de juillet le jeune Alberto Pozo écrivit une lettre de bravoure sur le sable au prix de son sang.  Scénario limpide d’un film dont le titre serait : « l’Honneur des Braves ».

Défait donc par son premier adversaire, le nez et trois côtes cassées, il revint la rage au ventre au combat: à cet instant peu m’importèrent la délicatesse des derechazos ou des pechos ajustés au cordeau. L’instant était parfait. Tout à coup, il devenait jouissif et à la foix douloureux tant la tragédie shakespearienne à laquelle j’assistais ne m’appartenait plus, et ce, ad vitam aeternam. Ce futile bout de bois qui me sépare de ce qui se joue devant moi, me ramène cruellement à une pérenne réalité. Acteurs principaux et spectateurs que nous sommes, sont malheureusement et/ou heureusement tels deux lignes parallèles qui ,malgré l’effet d’optique, ne peuvent se rejoindre.  L’humilité, qualité intrinsèque du torero qui devrait de coutume se faire notre devant l’Homme vétu de lumières, cette charte officieuse de l’aficion fait foi, pourrait pourtant potentiellement être abrogée au prix d’un choix cornélien que peu seraient prêts à braver. Ne pas être « public »… mais interprète!

Le matador de novillos Alberto Pozo Ruiz a choisi la seconde alternative. Ce jour, un toro sauvage lui a fracturé le nez et les côtes, parce que cette profession, au-delà du pacte signé avec la faucheuse, simple conformité, impose par dessus tout un don de soi démeusuré, un courage à toute épreuve, un dévouement envers l’animal synonyme pour le torero d’un culte extasié, ce dernier ne quittera pas la scène. On ne devient pas torero, on nait torero, c’est ainsi. A Orthez, comme à Carcassonne ou Valdemayor (Espagne), Alberto Pozo, loin de crouler sous les contrats n’avait d’autre choix que d’éviter la case infirmerie qui lui aurait « offert » un aller simple pour l’hôpital le plus proche (« parte medical »*).

Deux novillos lui étaient promis, bien peu lui importait à cet instant les blessures infligées par son premier opposant, il lui était inconcevable de laisser repartir le quadupède sur ses deux pattes sans l’avoir grandi au rang qui est dû au Toro Bravo.

Même s’il est vrai que tauromachiquement parlant, cette journée ne donnera pas lieu à quelques livres consacrés à l’évènement, et que ce 25 juillet 2013 ne marquera pas l’Histoire de la tauromachie, elle donnera lieu à une indéfectible amitié entre le torero et le photographe médusé dans le callejon. J’ai eu à plusieurs reprises depuis ce jour, l’occasion de percer ce mystère quasi mystique qui pousse un être humain à danser avec la mort, en pressant de questions le Torero devenu ami. Ses multiples réponses restèrent sans appel: « Hombre, porque nací torero » *.

Si la mémoire collective de l’Aficion se nourrit de grandes plumes, les souvenirs personnels de chacun ne font que rajouter à la beauté de l’ouvrage.

Voici aussi la grandeur de la Tauromachie.

Marc Vargas.

Blessé mais heureux d’avoir pu toréer

Alberto Pozo en 2017.

Alberto Pozo Ruiz après une « petite » temporada 2016 riche en qualité voit s’ouvrir 2017 sous les meilleurs auspices. Il est dorénavant apodéré par Pepe Salamanca, ce dernier ami de Carlos Zuñiga. L’albeceteño devrait se présenter à Madrid et profiter de l’amitié professionnelle qui lie son nouvel apoderado et l’empresa Zuñiga pour entrer dans les grandes férias. A commencer par Logroño…

Lexique:

*Oportunidad: Chance, opportunité.

*Parte medical: Compte rendu médical délivré par le médecin/chirurgien des arènes.

*Hombre, porque nací torero: enfin! je suis né torero!

Remerciements au matador de Novillos Alberto Pozo Ruiz.

Photos de la novillada d’Orthez : Marc Vargas. Tienta: collection privée Alberto Pozo Ruiz.

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