Le glas des capitalistes.

C’est un garçon qui rentre normalement aux arènes (ou une fille comme Maria de los Angeles Hernandez « Angelina » en 1959 chez elle à Alicante). 

S’assoit sur les gradins, un peu nerveux, à peine le toro en piste , il enjambe barrière, contre-piste et s’emploie avec gaucherie parfois, à quelques passes. 

C’est « l’espontaneo » littéralement, spontané, alors que tout est préparé !

Manuel Benitez « El Cordobés » commença sa carrière comme tel en 1948 et le 28 avril 1957 à las Ventas. Il fut rattrapé par l’Histoire : le 18 mai 1968, Miguel Mateo « Miguelin », matador de toros, sauta en piste au sixième de Manolo, un Soledad Escubano en pleine San Isidro et toréa avec un mouchoir pour souligner l’incurie et la fadeur du bétail. (1)

Ells Fernando Villaroel dont l’apodo était « El Chocolate » fut tué par « Sospechoso » de la ganaderia Los Guateles le 15 septembre 1981 après qu’El Cordobés eut autorisé son espontaneada à Albacete ; il avait 28 ans. Cette tragédie fut un des éléments de la perte de popularité du divin chevelu.

Un autre calife, le quatrième, Manolete subit lui aussi ce type d’exercice. Ce fut le 24 avril 1944 à la Monumental de Barcelone devant un toro d’Alipio Perez Tabernero : un certain Pedro Goïta, plus connu sous le nom de Pedro Romero, toréa de muleta. Manuel Rodriguez paya l’amende et évita à Pedro la prison.

Après son installation en 1948 en France, Pedro fut le père spirituel de toute une génération de toreros français. Devant une adversité démesurée à leur encontre dans les milieux taurins nationaux et espagnols, ils s’illustrèrent à leur tour dans cet exercice en solo ou en groupe.

Alain Bonijol, le 24 juillet 1972, tuera le novillo de Rafael Gomez à Palavas sans autre forme de procès ; il réitérera son geste (estocade en moins) deux fois à Nîmes dans les années 1980.

Bernard Dombs « Simon Casas » fera lui aussi le geste ultime avec un toro de Juan Pedro Domecq le 29 septembre 1972 à Nîmes, mais en ayant demandé la permission (et les trastos) au maestro Antonio Ordoñez ainsi qu’à la présidence (sic). 

Il s’excusera à genoux en piste après l’estocade.

Christian Montcouquiol, après avoir été refusé le matin même à la tienta de la société taurine La Muleta d’Arles à Fontvieille, sautera dans les arènes rhodaniennes devant un toro d’Atanasio Fernandez dévolu à José Maria Manzanarés, le 3 avril 1972. (2) 

Action commando, car pour écarter la maréchaussée et les peones, les copains Francisco Caro et Patrick Laugier effectuèrent le quite de l’autre côté de la piste (soit une fausse piste !).

Il y eut également des actions de groupe comme à Saint Sever en 1972 (photo ci-dessous), sous la direction de Simon Casas et contre le même Simon Casas, alors prestataire de services à Nîmes, pour une novillada nocturne le 2 avril 1980 (toros de A. Tabernero de Villanueva). Paquito Leal estoqua le novillo.-

Plus près de nous, sous l’égide du club taurin Paul Ricard Etienne Boisset aux Saintes Maries de la mer, le 3 juin 1984, le cartel proposé aux trois espoirs novillerils de l’école taurine de Madrid, Joselito, El Fundi et El Bote (toros de Cobaleda), inspira l’ire fondée de la toreria française. Insultes, horions, police, panier à salade, garde à vue : le kit classique.

Il y eut également des hétérodoxes de l’exercice en France : Alain Bonhoure, qui peint si bien aujourd’hui le monde des toros, et qui sauta souvent aux arènes du Soleil d’Or à Toulouse. Il consacra d’ailleurs un très bel ouvrage à cette plaza.

Moussa Benotmane, qui fit une carrière d’infirmier à l’hôpital d’Arles après avoir sauté souvent la talenquère de ces arènes éponymes.

Sans oublier Serge Almeras (photo ci-contre), multi-récidiviste de l’exercice, et aujourd’hui découvreur notamment des deux Julien : Lescarret et Miletto, et tant d’autres.

L’avènement des écoles taurines, les structures pour les jeunes apprentis toreros, un certain formatage des talents dans le cadre de ces institutions, a sonné le glas de ces pratiques revendicatrices fortement frappées d’amendes et de prison à l’époque.

Le dernier en date en France est le novillero Mojales Balti en juillet 2014 à Tarascon à un novillo des Frères Gallon..

Ces maletillas qui pratiquaient l’espontaneada, étaient très pauvres en argent et en contrats, et par dérision, on les appelait les « capitalistes ». C’est leur fin !

Jacques Lanfranchi « El Kallista ».
(13 décembre 2020)

  • (1) Cartel El Cordobés, Palomo Linares, Rafael de Paula.
    (2) « Recouvre le de lumières » d’Alain Montcouquiol. Editions Verdier.
    (3) NB : nous passons sous silence tous les animalistes, protectards et illuminés de tout poil qui perturbent régulièrement les spectacles taurins avec une certaine impunité !…
  • Photos : 1, 2, 3, 4, 5, 6. DR
  • Photo 7 : Serge Almeras.