CFT. Le bonheur est dans le campo (6).

Chronique d'un stage dans le campo charro. Sixième partie.

Pour célébrer notre dernier jour au campo Don Andoni Rekagorri avait prévu un moment convivial, dans la petite maison de verre surplombant son arène, avant le dernier tentadero. Il voulait nous faire goûter ses spécialités de charcuterie, faites à base de cochons élevés exclusivement au campo, à l’air libre et ne mangeant que des glands. Son ami François, un bordelais, à l’accent rocailleux comme on aime, nous avait raconté avec passion comment ces bichos aimaient à décortiquer ces fameux glands, car leur chair était tendre et sucrée, un peu comme pouvait le faire tout aficionado aux arènes avec les fameuses pipas. Non seulement, ils savaient lesquels étaient les plus savoureux, mais ils choisissaient le bon chêne, au bon moment, effectuant une sélection stricte de leurs mets de roi.
 
Le Maestro Leal, ce matin, nous avait envoyé un petit message d’encouragement, pensant à nous depuis Séville, nous qui arpentions l’autovía de Castilla A62, tous les jours, pour rejoindre notre lieu d’entraînement.
 
Tout en nous servant du vino tinto, (il n’était que 9h15) Don Andoni nous conta l’histoire du Club Cocherito, le plus ancien club taurin de Bilbao et du monde, fondé en 1910. C’est une véritable institution, forte de 400 membres, qui depuis un immeuble du centre-ville organise des Tertulias, des conférences, mais aussi des voyages pour ses socios, au campo de Salamanca, à la San Isidro, voire même en Amérique du Sud. À l’année, 3 señoras sont chargées d’accueillir tous les jours des adhérents qui viennent regarder les corridas télévisées ou jouer aux cartes autour d’un café con leche ou d’une liqueur de hierbas.

Évidemment, les embutidos étaient délicieux, cette dégustation au milieu de nulle part revêtait un caractère exceptionnel. François nous promit de nous amener en fin de séance voir ces cochons dans leur lieu de bonheur.
 
Des petits erales noirs s’approchaient de plus en plus de la maison, peut-être commençaient-ils à reconnaître notre manège quotidien, nous garions nos véhicules et ne bougions plus jusqu’à 14h, restant « enfermés » dans les petites arènes. Nous n’aurions surtout pas voulu modifier quoi que ce soit à la quiétude du lieu. De temps en temps, un des jolis toutous de la finca partait courir derrière un petit veau égaré, qui effectuait des ruades rigolotes pour tenter de s’échapper en se faisant des émotions terrrrrrribles (comme dirait Marie-Reine !).
 
Le bétail était de qualité, il permettait aux élèves de découvrir des sensations nouvelles pour certains et de perfectionner les gestes pour d’autres. Les progrès étaient notables pour tous. C’était un fait établi, chacun reviendrait transformé par cette toujours aussi belle expérience.

Ils étaient 9 garçons, âgés de 13 à 23 ans, tous mus par une afición débordante.
Victor le plus jeune n’étant pas le moins doué, ayant l’instinct du placement et de la lenteur face aux vaches et Clément, l’aîné pouvait concourir pour gagner le prix du plus acharné, lui qui effectuait toutes les semaines un aller-retour Bordeaux-Nîmes, juste pour venir s’entraîner avec ses camarades !
Il y avait une vraie fraternité entre ces petits jeunes, même si, c’était bien normal, ils ne manquaient pas de se chambrer joyeusement, comme le font tous les gamins de leur âge.
Valentin faisait des progrès, commençait à avoir des jolies sensations, à être plus détendu, même s’il restait encore un peu court au niveau du poignet. Manuel avait, lui aussi, expérimenté des attitudes très intéressantes. Gauthier, lui, toujours très calme, semblait se régaler en effectuant des passes élégantes. Baptiste s’était inscrit il y a peu, il avait eu la possibilité de sortir tous les jours devant les vaches, avait pu se rendre compte combien c’est difficile, mais avait chaque fois engrangé des connaissances. Le simple fait de devoir diriger une vache vers le portail ouvert en direction du campo n’était pas toujours chose facile. Raphaël avait consolidé ses acquis, c’était une valeur sûre et bien évidemment Canten, depuis juillet dernier, avait passé un cap sérieux. Nino survolait tout cela, ce qui était normal car plus puesto que lui, il n’y avait pas ! Il avait d’ailleurs pu s’inscrire à l’école de Salamanca, la veille, pour revenir vivre ici début décembre, si la situation sanitaire le lui permettait !
 
L’antépénultième vache était tellement bonne que le Maestro Le Sur nous confessa qu’il avait beaucoup regretté que personne ne lui demande de sortir  pour « péguer » une ou deux  jolies passes comme  avec sa vache d’hier !

Enfin, la 40ème vache sort, c’est Gauthier qui a le plaisir de la toréer. C’est une jolie vache rousse, le ganadero donne des indications en français, pour que la vache aille a más : « N’en fais pas trop au début, la faena c’est 10 minutes. Quand l’animal n’a pas de force, il ne faut pas lui changer le côté sinon, il tombe. Il faut construire la faena pour couper les oreilles ! ».
 
Gauthier ralentit le rythme, la vache s’habitue. C’est très technique, mais fondamental. Les passes sont suaves, templées, c’est très beau à voir.
 
Cette petite bête ne saura jamais le plaisir qu’elle nous procure. Au loin, on entend le chant des oiseaux, le meuglement d’un toro et le bruit des sabots de cette jolie vachette blonde sur le sable de la piste.
 
Nino la reconduit dans son campo, il la torée hors de l’arène, comme si plus rien ni personne n’existait autour d’eux. Le temps s’arrête un bref moment.
 
Tout avait commencé un jour de septembre, nous avions reçu un appel du Maestro Leal nous proposant 40 vaches à tienter. C’était une folie comme on les aime, nous venions de terminer les vendanges à Frontignan et l’idée de tailler la route pour retrouver les noirs nous avait définitivement décidés.