Le bonheur est dans le campo (5).

Chronique d'un stage dans le campo charro. Cinquième partie.

Hier soir, l’annonce d’un reconfinement général en France avait fait souffler un vent d’incrédulité, même si nous nous en doutions, nous avions voulu croire, jusqu’au dernier moment, que nous pourrions y échapper.
La nouvelle était tombée alors que le Maestro Juan Leal s’entretenait avec chacun des élèves, individuellement, pour faire un point à mi-parcours, sur ce qui allait bien et ce qu’il fallait améliorer. Il lui restait une journée à passer avec nous, il devait regagner Séville le lendemain soir.
 
Le programme prévu pour cette dernière journée en sa compagnie était un peu différent. Il y aurait une séance de toreo de salón d’une heure, sous la direction du Maestro, avant un entraînement avec les vaches. Mais aussi, le ganadero avait souhaité offrir 2 novillos, un pour le Maestro et un autre pour un des élèves.  Qui aurait ce privilège ? Ce n’était pas un choix à faire par hasard, certains avaient déjà eu beaucoup d’opportunités, d’autres devaient encore progresser pour pouvoir y prétendre. Canten fut désigné, son premier prix d’assiduité aux cours du CFT obtenu récemment ayant aussi pesé dans la balance.
 
L’horaire du départ avait donc été anticipé à 8h45. Nous pensions voir débouler tout notre petit monde au dernier moment pour déjeuner ; que nenni, ils étaient déjà tous prêts, « chauds comme la braise » dirait mon copain Jean-Luc le panadero-ganadero, nous étions les bons derniers du groupe. La motivation de chacun était demeurée intacte.

Ce matin,  il faisait gris, mais arrivés au niveau de la Fuente de San Esteban- Fuentes- comme ils disent ici – soleil et ciel bleu. On allait passer un jour d’automne très clément.
En voyant défiler les kilomètres le long de l’autovía, on ne pouvait s’empêcher d’avoir le regard happé vers ce campo : les terres agricoles alternaient du roux caramel au marron chocolat noir, en passant par un rouge groseille, ça donnait envie de croquer dedans. Le campo réservé au bétail déployait toute la palette des verts, la grande humidité du matin laissant l’herbe briller au soleil, on aurait pu imaginer une mer improbable. Les chênes aux troncs torturés paraissaient avoir tous été taillés parfaitement par un jardinier consciencieux, soucieux d’instiller une dose de perfection, dans ce paysage déjà si bien organisé.

Ces milliers d’hectares qui faisaient la richesse de ces régions d’élevages étaient surtout mis en valeur par le bétail lui-même qui grignotait, jour après jour, tout ce qui pouvait se trouver à leur portée. Ceux qui œuvraient véritablement pour l’environnement, c’étaient ces milliers de têtes de ganadomanso y bravo, que des ganaderos apasionados maintenaient contre vents et marées, attaqués qu’ils étaient par des bobos qui se gardaient bien de venir voir in situ ce qu’était la vraie préservation de l’environnement. Ces groupuscules hors-sols ne comprendraient jamais notre amour du Toro et de la nature, tellement la manipulation de leur cerveau par les lobbys arpentant les couloirs de Bruxelles avait malheureusement tristement réussi.

Oui, l’annonce du confinement donnait encore plus la conscience du bonheur d’être au campo.

Aujourd’hui, être au beau milieu de nulle part était un luxe que peu d’entre nous connaissait.

 

Un de mes professeurs, voici bien longtemps, me disait toujours : « quand la situation se dégrade, il faut retourner aux fondamentaux… » Ici, nous y étions, c’est sûrement de là que tout repartirait. Du moins, c’était à espérer.

Depuis lundi, sur la route de notre salle de classe à l’air libre, nous passions 2 fois par jour devant la ganadería d’Atanasio Fernandez, une impressionnante bâtisse, en haut d’une colline, entourée d’un jardin magnifiquement tenu. Même si ce n’était plus ce que ça avait été, ça restait une légende.

Puis, après avoir abandonné le réseau goudronné, nous empruntions un chemin de terre, qui passait juste devant une petite chapelle où le Maestro Manolete aimait venir se recueillir. C’est un lieu chargé d’ondes et d’histoire.  En continuant, nous passions entre de beaux murs de pierres, des piquets de granit et du barbelé, nous indiquant qu’ici vivaient des animaux sauvages.
Certains d’entre eux, non loin du bord d’un des clos, paisiblement regroupés, pouvaient donner un coup d’œil à l’approche, il fallait bien que, de temps en temps, quelques « couillons » viennent les distraire de leurs rêveries campagnardes !

Mais, quand on allait visiter un élevage, il y avait une subtilité qu’il fallait connaître : qui allait descendre du coche pour ouvrir et refermer le portail ? Le premier jour, Don Andoni m’avait montré : « Surtout,  » m’avait- il dit, :  » n’oublie pas de remettre la corde ! ». Cela m’avait toujours paru amusant, quel que soit le niveau d’excellence de la ganadería, il y avait toujours, à un moment, un mauvais bout de ficelle en nylon, que l’on aurait pu trouver sur une plage, en hiver, qui terminait la fermeture du portail. Un verrou baïonnette en bas, une petite accroche métallique au milieu, un loquet pour fermer le tout en haut, mais, il semblait que si la ficelle n’avait pas été « entortillée » au portail, le bétail pourrait s’enfuir ! Il fallait surtout toujours respecter ce genre de croyances, car ça faisait longtemps que cela fonctionnait, pourquoi allions-nous changer cela !

C’était une journée superbe, un temps comme nous n’aurions pas osé l’imaginer. Les jolies vaches se succédaient, les élèves très concentrés sortaient pour les toréer, ce qui leur permettait de faire des progrès notables, dont chacun avait, peu à peu, pris la conscience.

En plaisantant, le Maestro Leal avait dit hier à l’un d’entre eux : –  » Manuel, c’est la meilleure tanda de ta vie !  » Il lui a dit aujourd’hui –  » c’est la meilleure faena de ta vie !  » … c’est dire le progrès !

En fin de matinée, le Maestro Leal toréa le novillo, nous vivions, à juste titre, à ce moment-là, un moment extrêmement privilégié. Tous les élèves observaient avec attention les gestes de celui qui, depuis 4 jours, leur donnait, avec beaucoup de précision, des conseils très pertinents. Nino sortit « de second » et put se rendre compte des progrès obtenus, depuis le début de cette drôle d’année.
Avec le second novillo, ce fut au tour de Canten d’entrer en piste. Il s’en sortit mieux que bien, toujours très appliqué et surtout affichant un joli sourire, qui nous payait de tous les efforts déployés pour mettre en place ce genre d’aventure !

 

La 32ème vache entra en piste, c’était un joli spécimen qui permit à Valentin de toréer avec douceur. Puis, le bruit avait couru que le Maestro Le Sur fêtait ce 29 octobre, son 42ème anniversaire d’alternative. Une pétition unanime réclama qu’il sorte s’y frotter ! Cela faisait exactement 10 ans qu’il n’avait pas donné une passe ! Mais c’était de bonne guerre et donc il sortit. Il toréa quelques tandas, la vache était très patiente, se laissant faire de bonne grâce, il se régalait, cela se voyait. Mais, soudainement, il trébucha dans un trou de la piste et tomba « à la renverse », la petite vache lui venant dessus, tous les élèves sortirent pour lui venir en aide. Fin des émotions fortes !!! On ne dira jamais assez l’importance de la qualité du ruedo dans les grandes arènes de France et de Navarre !

Le quatrième jour d’apprentissage se terminait sur des adios, le Maestro Leal devant regagner directement Séville, conduit par le fidèle Agustín – Agu  – son banderillero de confiance, qui veillait sur lui comme sur la prunelle de ses yeux.

C’était encore une bien belle journée que nous venions de passer, les actualités tragiques que nous lisions, dans la voiture nous ramenant à notre hôtel, nous convaincant définitivement que la compagnie d’animaux aussi sauvages soient-ils était bien plus pacifique que celles de nombre de nos semblables sur cette Terre !