CFT. Le bonheur est dans le campo (2).

Chronique d'un stage dans le campo charro. Deuxième partie.

Vers 20 heures, nous repartons 300km plus au nord, vers Plasencia, tout heureux d’avoir vu Juan triompher une fois encore. Nous allons vers une autre ambiance, nos amis Jaime et Pituca nous attendent, pour une retraite express au campo, au milieu de vaches limousines, dans la vallée du Tietar. Nous devrions arriver vers 22h.  

Jaime est un bel homme de 80 ans, fin et pince sans rire, gentleman farmer, qui ayant travaillé dans l’industrie du béton , pris par « le petit ver », a voulu devenir ganadero et ça lui a plutôt bien réussi, il a lidié des novilladas qui eurent du succès, jusqu’en France, quelques corridas aussi. Malheureusement, à cause de quelques têtes de ganado manso, tout son élevage connut la mésaventure d’être positif à la tuberculose, il y a bientôt 10 ans. Il dut tout abattre. Ce moment reste encore une vraie blessure pour lui. Alors, sa folie étant chronique, il a quand même voulu reprendre du bétail, exclusivement manso de type limousines. Il est heureux dans sa finca de plusieurs centaines d’hectares, avec Pituca son épouse. Ils se partagent entre Madrid et le campo où ils ont eu la chance de passer le confinement, là, au beau milieu de nulle part.

Jaime vient nous récupérer, dans le petit village de Valdeiñigos, nous le suivons pour quelques encablures et nous voici arrivés, une allée en terre qui serpente et monte vers une colline où nous apercevons la jolie maison en granit. Pituca nous accueille, toujours souriante comme à son habitude. C’est toujours un plaisir de les voir. Ce sont des gens qui savent vous mettre à l’aise immédiatement. Nous allons passer des moments très précieux en leur compagnie. Mais, le véritable chef du domaine s’avère être Tass, un magnifique toutou noir, croisement improbable d’un labrador et d’une boxer, toujours gai, remuant la queue parce qu’il est heureux de vivre. Don Jaime veut le faire obéir, mais Tass fait ce qu’il veut, d’ailleurs Jaime nous dit très sérieusement :  » je ne lui donne pas d’ordres … – je le consulte !!! » avant de se mettre à rire avec nous, bien conscients que nous sommes aussi menés par le bout du nez et du cœur par nos chéris: Pasha, Heidi, Minouche et surtout Mr Caramel, le petit Yorkshire qui n’a plus d’âge, mais qui est bien décidé à tout régenter, pour notre plus grand plaisir !
 
Nous pénétrons dans le salon aux plafonds très hauts, où brûle un beau feu de cheminée, on va pouvoir refaire le monde un verre de vin à la main. C’est un intérieur cossu, très confortable, les couvertures en cachemire achèvent de nous convaincre que le bonheur est au campo. C’est une véritable maison de ganadero, avec des têtes de toros aux murs, des cartels annonçant son élevage, des tableaux taurins et autres sculptures en bronze. Mais, la journée a été longue et vers minuit, nous montons dans notre chambre pour un sommeil réparateur. 

Après une nuit dans un silence total, nous retrouvons nos hôtes, en pleine forme et Tass qui s’enquiert de la qualité de notre sommeil en nous faisant des fêtes au petit déjeuner. Lui, il dort sur un épais édredon écossais qui trône dans la cuisine, de la pure maltraitance animale ! Nous apprécions encore plus les invitations de nos amis à venir séjourner chez eux, car ce n’est pas du tout une habitude espagnole que d’inviter « à la maison ». Cela n’en est que plus précieux.
Le programme du jour : paseo en coche pour une visite de la finca, pour voir les installations, le bétail, déjeuner au restaurant Los Rosales, dans le petit village voisin, où l’on fait un cocido madrileño à tomber, sieste et corrida télévisée, en direct de Barcarrota, avec les Maestros Perrera y Galdos. Que veut le peuple !
 
Profitant de la belle lumière matinale, en attendant que nos amis soient prêts, nous nous installons sur la terrasse, d’où l’on domine le campo en contrebas et une chaîne de montagnes alentours, la brume monte peu à peu, découvrant des pâturages où paissent consciencieusement une douzaine de vaches limousines. Le soleil commence à percer, Tass règne sur son monde, remuant la queue pour signifier sa joie de voir des nouveaux visages.
 
Notre visite est très intéressante et nous sommes heureux de constater que notre Jaime saute de la voiture comme un cabri pour ouvrir et fermer les portails. Il a beaucoup plu la veille et il veut aller constater si les retenues d’eau sont remplies. Il va d’un côté de l’autre, c’est un homme heureux et conscient de vivre quelque chose d’exceptionnel.
 
Il n’avait pas exagéré, le cocido est exquis, et lorsque nous rentrons « à la maison », après une petite sieste bien agréable, la cheminée nous tend les bras, on va pouvoir regarder la corrida en privilégiés, bien calés dans le canapé, au coin du feu.
Pituca nous installe on ne peut mieux, elle est heureuse de nous avoir. C’est une belle femme, qui a travaillé dans l’univers de la mode et de la haute couture, mais qui a aussi trouvé le temps d’élever 5 enfants. Elle règne d’une main douce mais de fer sur tout ce petit monde et une ribambelle de nietos qui viennent  presque tous les week-ends passer du bon temps et se délecter de sa bonne cuisine.
 
Nous avons tellement décompressé qu’il semble que nous sommes partis depuis une semaine. C’est ça le vrai lâcher prise. Nous passons une dernière soirée très agréable mais demain, le solo du Maestro Antonio Ferrera nous attend. Allons-nous pouvoir entrer à Badajoz, serons-nous refoulés ? Rien n’est sûr, nous verrons bien !

Samedi matin, nous nous quittons avec le sentiment que ces gens sont des trésors mis sur notre route. Nous repartons vers le sud, pour 3 heures de chemin. Nos billets virtuels sur le téléphone, direction Badajoz, près de la frontière portugaise. C’est la Ruta de la plata qui s’ouvre à nouveau devant nous. Le chemin se fait très rapidement et nous entrons dans Badajoz, pour récupérer nos billets, tant qu’il est possible d’y entrer. Nos masques sur le nez, nous voici à la taquilla. C’est bon, nous avons le Sésame pour le seul contre 6 de l’année en Espagne. Le paseo est à 19 heures, horaire tardif pour un 24 octobre, mais il faut compter avec un match Real Madrid – Barça, télévisé. Ce n’est pas grave, nous attendrons. Les camions de Canal Toros sont là, avec leurs énormes bobines de fil, leurs imposants groupes électrogènes, tous les techniciens qui s’activent. Ça bosse.
 
En flânant dans Badajoz , nous constatons que le covid et la crise économique sont passés par là, tout est soldé ou fermé ou à vendre ! C’est très triste.
 
18h30, devant les portes de la plaza, nous nous prêtons de bonne grâce à la prise de température et au lavage des mains, puis entrons dans les arènes. Il y a une agitation de tarde importante. Nous découvrons que nous serons 1 spectateur chaque 4 places, il fait déjà frisquet mais nous avons prévu l’attirail du parfait spectateur en terres australes.
 
19 heures, le paseo débute, avec un Antonio Ferrera très concentré, mais avec l’envie, ça se voit. Un hommage en piste par les élèves de l’école de Badajoz et c’est parti, le spectacle va commencer !
Et il va nous faire passer 3 heures de pure folie, de beauté, d’inspiration, d’émotions, de baroque, de peurs, de joie, de chair de poule et de olé… Il fallait y être, c’est sûr, on y était !
Si un jour tout cela devait s’arrêter, nous pourrons dire que nous avons soutenu la fiesta brava par notre présence.

Pluie d’oreilles pour une course dont le lot (en pointes ) de Zalduendo était très fort pour cette arène, le Maestro a payé cash, avec son entrega, sa sincérité, sa générosité, devant des toros pas forcément collaboratifs, loin s’en faut. Ce « Monsieur » est un phénomène, il nous a fait du bien, dans ce monde, il y a donc encore quelques baroques romantiques, c’est rassurant !

22 heures, le Maestro Ferrera va donc pouvoir repartir chez lui, en costume de lumières, après être sorti par la grande porte, 6 oreilles coupées, au volant sa Renault 6, qu’il avait garée en arrivant devant la porte des cuadrillas . Un phénomène, je vous dis !
Alors, avec toutes ces images dans la tête, nous aussi nous repartons, vers le nord, jusqu’à la Fuente de San Estéban, et comme le dirait si bien mon copain Jean-Pierre, pilote de Boeing 777 « … horaire estimé d’arrivée 1h30 du matin… », pour nous installer à l’hôtel qui nous hébergera, pendant le stage de tauromachie de la semaine à venir. Nous n’oublierons pas de changer d’heure, sur le chemin …

L’hôtel La Rad est situé à 20km de Salamanca. Un panneau publicitaire perché sur un pylône de 15 mètres de haut, indique sa situation, avec comme logo une muleta éclairée la nuit, on peut la voir de très loin m’avait dit Rafi. C’est vrai, elle est inratable.