Lecture d’été. « Je suis l’autre », de Berta Vias Mahou.

El otro.

Généralement la lecture estivale est un plaisir rempli de soleil, d’un verre, sur un transat avec peu de réflexion. « Je suis l’autre » écrit par Berta Vias Mahou et traduit de l’espagnol par Carlos Rafael n’est pas tout à fait dans ce tempo-là.

Biographie romancée, roman biographique, essai philosophique sur l’identité, le « Qui suis-je ? ». 

Le mythe du sosie : Sosie était un esclave dont l’aspect physique fut pris par le Dieu Mercure dans la pièce « Amphitryon ». Voilà pour l’appellation contrôlée.

La confusion physique est une source de drames, de quiproquos, voire de situations comiques. Surtout quand elle apparaît dans le milieu taurin où « cuentos , atracos y convenios » sont légion…

Dans les années 60, une comète traverse le ciel de la société espagnole. Manuel Benitez « El Cordobés », fils d’un ouvrier agricole
républicain, révolutionne la Tauromachie. L’ouverture des frontières et Manolo font souffler un vent de liberté dans une Espagne sclérosée.

La réussite : gloire, argent, femmes dans un pays où les familles sont nombreuses et la paie moins : 4 pesetas pour un journalier agricole.

Le « Beatle torero » , voire Yéyé (le Figaro Magazine), le Halliday de la Tauromachie, le magazine américain (Life) précise : « Voir une corrida en Espagne, seulement avec « El Cordobés ».

Manuel éclipse même le Caudillo (1), quoique leur coexistence dans la société soit complémentaire : la jeunesse et l’âge, le moderne et le passé, le bien et le mal.

A la suite de cet astre, deux personnages vont émerger, dans la queue de la comète. L’un se nomme Blas Romero Gonzalez « El Platanito ». Son physique et son toreo comique lui donnent le titre de « Cordobés du pauvre ». Il prendra l’alternative en 1970 et deviendra vendeur de billets de loterie…

El Cordobés et El Platanito (quelques années plus tard...)

Le second est José Saez Fernandez « El Otro », issu de la campagne de Jaen.

« Je n’imite pas, je suis tout simplement » déclara-t-il.

L’apoderado Galdeano ajoute avec pragmatisme : « c’est un caprice du destin, il ne ressemble pas à El Cordobés, il est le portrait du Cordobés ».

A cette époque, quatre possibilités s’offrent : l’armée, les toros, la musique (2) et le clergé…

Le succès sera éphémère, les idoles sont souvent détruits par ceux qui les ont érigées.

Les conseils sont toujours prodigués aux artistes : musiciens, peintres, écrivains, toreros, jamais aux avocats, aux médecins, aux ingénieurs.

José, pour retrouver sa propre identité, amènera « El Otro » à quitter les toros pour l’insularité de Gran Canaria où il n’y a pas d’arènes. Un an après son arrivée, une plaza est construite à Las Palmas ! En guise d’exorcisme, José deviendra le 11 avril 1971 matador de toros des mains de « El Platanito », Henry Higgyins « Cañadas » étant le témoin avec Pierrette Le Bourdiec.

Le triumvirat du rire pour entrer dans le Cosio : un anglais, un clown, un sosie, une fausse princesse (La Princesse de Paris).
Les deux toros du Doctorat brisent l’image-miroir. El Otro devient Yo Soy. « Réussir, c’est garder les pieds sur terre, le cœur à sa place » José Saez Fernandez.

Brindis à Federico Garcia Lorca qui fut assassiné le 19 août à Granada par la milice franquiste.

Jacques Lanfranchi « El Kallista »
(19 août 2020)

« Je suis l’autre » (15×21) – 290 pages – 21 € – Berta Vias Mahou (2017) – Editions Seguier – Bonne lecture !

  • (1) Il chassera avec Franco, quelques années plus tard.
  • (2) José Jimenez Fernandez « Joselito » le rossignol d’or, natif de Beas de Segura, découvert à 10 ans par Luis Mariano, fit une carrière d’enfant prodige dans les années 60.