Pañuelo naranja : l’indultisis (ou indultite chronique).

Dans la boîte à mouchoirs d’une présidence technique aux arènes, le mouchoir orange (pañuelo naranja) est resté sans usage pendant longtemps.

Depuis deux décades, le Pardon de la Vie (indulto) est devenu une pathologie récurrente.

Comme toute maladie, l’indultite nécessite un traitement, mais aussi l’analyse de ses causes pour permettre la prophylaxie (prévention).

L’apparition dans l’hexagone est récente (1986) soit pratiquement 130 ans après l’arrivée des courses à l’espagnole en 1852 à Saint Esprit des Landes.

L’aficionado se rappelle plus facilement du nom des toros qui auraient pu être graciés (1) : Montenegro (Hubert Yonnet-1981), Trompetillo (MLP de Vargas-1986), Artillero (Cebada Gago-2004), Clavel Blanco (MLP de Vargas-2009). De nos jours, au-delà du nombre, peu de toros indultés imprègnent nos mémoires, mais que le nom de celui qui le gracie !

A l’origine, l’indulto ne pouvait se réaliser que dans une arène de première catégorie, et lors d’un corrida-concours. En 1996, ce même article l’autorisait en plaza de seconde. L’Andalousie, dans son propre règlement, l’autorise en plaza de troisième !

L’exception confirme la règle : «Destenido» de Juan Pedro Domecq fut indulté à la concours de Jerez (arène de seconde) le 11 septembre 1955 par César Giron.

Les critères retenus sont, pour la bravoure, l’article 83 (règlement français) et 84 (règlement espagnol ) : «les piques doivent être prises avec bravoure et style» au nombre de deux dans une arène de première et de trois en corrida-concours…
Luis Franscisco Espla déclare : « lors du premier tiers, le toro bravo s’épuise au cheval, le manso non».

La noblesse se jugera sur l’ensemble de la lidia et surtout au troisième tiers, la nouvelle version de cette qualité s’appelle «toréabilité» (2) ou bravoure dans la muleta.

Le bétail dit «torista» prendra plus de piques, le bétail dit «artiste», plus de passes de muleta.

Les grâces viennent plus facilement au sang Domecq et dérivés, et elles sont liées à certains maestros : Enrique Ponce (plus de cinquante dans sa carrière), El Juli (plus de trente).

De 2014 à 2018 , c’est 25 indultos par an, en Europe, avec un pic de 28 en 2014 (16 origine Domecq) et 29 en 2017 (16 Domecq et dérivés).

La multiplication de cet acte est polyfactorielle.

Pour l’éleveur, le toro doit avoir une bonne lignée (reata) et cela peut être une forme d’échec, les qualités du toro lui ayant échappé à la finca.

Il est nécessaire également que le toro guérisse de ses blessures et que la génétique mystérieuse reflète sa grâce. Dans ce cas, il sera semental.

L’Amérique Centrale et Sud ont souffert de fortes consanguinités pendant longtemps.

Le transport transatlantique d’un semental n’était ni idyllique, ni gratuit. Donc certaines corridas devenaient «tientas de machos» et expliquaient la pléthore d’indultos de ce côté du Charco !

Il faut être éleveur pour connaître la dimension émotionnelle d’un tel événement.

La tauromachie espagnole a vu son évolution liée étroitement à des phénomènes de société.

Le premier élément fut le 7 février 1928, l’imposition de la protection pour les chevaux par le premier ministre d’Alphonse XIII, Primo de Rivera (le peto fut inventé pour un modèle par la famille Heyral).

A cette époque, on comptabilisait les piques, les chutes et les chevaux morts.

Le public (dont 10% est aficionado a los toros), dans un contexte festif, demande des grâces inattendues (lors de becerradas, par exemple). Le conclave hue le piquero, mais applaudit le toreo à cheval, le toro n’étant plus qu’un faire valoir devant un nombre grandissant de montures et numéros de dressage…

Aujourd’hui l’anthropomorphisme (comparaison entre homme et animal) donne la vedette au toro Ferdinand, qui revient au campo, voir ses frères , un peu son père, et beaucoup sa mère.

Cela est également un petit négoce avec les antis. Un montant compensatoire !

Un dernier élément est « l’effet Boost » (turbo) sur la plaza et la carte de visite de la bête graciée, voire celle du torero.

Madrid a eu un toro gracié (Las Ventas), Séville quatre. Antonio Ordoñez a gracié un toro dans sa carrière «Compuesto» de Benito Cubero, le 11 septembre 1958 à Jerez.

Souhaitons que le mouchoir orange ne soit pas un outil pour essuyer les yeux de l’aficionado a los Toros.

Jacques Lanfranchi « El Kallista »
(26 avril 2020).

(1) – en corrida concours, la vuelta al ruedo n’existe pas.
(2) –
la peña taurine «Las Mayas de Goya» organisa dans les salons de las Ventas une conférence sur l’indulto où ce terme fut employé. Les animateurs de la soirée : Juan Pedro Domecq, Victorino Martin fils, José Escolar Gil, Ramon Gallardo.

Bibliographie 

  • l’état de grâce des indultos – mars 2019 – G Marcillac – Toreo y Arte (site).
  • l’histoire des indultos en France – mars 2014.