Causerie : tertulia ou charla taurina ?

Il existe plusieurs synonymes du mot causerie : de discours à entretien, de conciliabule à conversation, de causette à palabre, voire le pompeux conférence.

Dans la langue de Cervantés, la tertulia est définie comme une réunion informelle et publique autour d’un thème (taurin ou autre) permettant l’éclairage de tous les points de vue…

La charla est moins sérieuse, c’est le bavardage dans le dos du maître d’école, c’est divulguer ce que l’on devrait taire : dégoiser.

Sur le plan historique, les lieux de réunion étaient les cafés et leurs arrière-salles, qui sont souvent le siège d’un club, d’une société, d’une peña.

Ces assemblées se déroulaient dans les « casinos », terme espagnol désignant les cercles (cercles taurins) , on les nommait : les maisons d’hommes (1).

Il existait une catégorisation par groupe d’âge et niveau social  : (2)

  • Classe populaire : Peña (les jeunes).
  • Petite bourgeoisie : Club taurin (adulte).
  • Grande bourgeoisie : Tertulia     (adulte mûr).

Possibles origines, de la méfiance des taurins quant on prononce le mot « tertulia », évoquant des cercles érudits et riches…

Ces premières discussions  officielles à Madrid se déroulèrent au XVIIIème siècle chez Antonio Moreno Bote, apothicaire de son état (3).

Mais l’officine cédera sa place au café «le Lyon d’Or», les conversations taurines dans ce lieu seront relatées par Antonio Diaz Cañabate dans «Historia de una tertulia».

Elle s’était installée après la Guerre Civile. Une pléiade de célébrités la fréquenteront :

  • les toreros : Domingo Ortega, Rafael El Gallo, Juan Belmonte.
  • la famille Perez Tabernero pour les éleveurs.
  • les écrivains : Francisco et J Maria de Cossio (le livre : les Toros).
  • la championne de tennis Lili Alvarez, l’actrice Conchita Montes, égérie du réalisateur Edgar Neuville.

La fermeture de l’établissement scellera une décade de tertulias.

A Séville, le lieu des rendez vous taurins était dans la Calle de la Sierpes (rue des serpents et leur langue fourchue…).

Essentiellement dans deux établissements : le Colon qui accueillait les nominés, les aspirants et la Cerveceria Inglesa qui recevait les vedettes :

  • les toreros : Minuto, Algabeño, les Bombitas.
  • les éleveurs : Saltillo, Villamarta.

Cordoue écoutait religieusement Rafael Guerra «Guerrita» dans un monologue depuis son club taurin qui sera dissout à sa mort.

De nos jours : la discussion d’après corrida se conjugue aux moyens audio-visuels : Onda cero, Cadena Ser, Radio Séville.

Le célèbre Hôtel Melia Colon de Séville a repris du service et du galon (siège du Club taurin Espartaco).

De cet établissement, Curro Romero, lors d’une soirée de tertulia, déclama «Hace falta charlar de Toros».

En France, chaque ville taurine a, ou a eu, ses analyses de corrida. En Arles, deux lieux lui sont réservés. Dans l’hexagone, cet exercice s’est un peu étiolé pour des raisons précises.  

Dans les années 60-70, elles tenaient du cours ex-catedra (4) réalisés par des hommes issus de l’enseignement, du barreau, du journalisme.

La France est aussi le pays de Descartes, l’utilisation courante du mètre ruban pour mesurer la distance entre homme et animal, le rapporteur d’angle pour analyser le croisement avec le toro, et le pied à coulisses pour le diamètre des cornes, appesantissaient les débats !

Seul, Claude Popelin (qui fut sobresaliente à Madrid avec un statut d’aficionado practico) pouvait dépasser certaines prérogatives.

Ceci explique une certain haine des tertulias par le Mundillo.

Le savoir taurin constitue un domaine particulier pour l’aficionado a los toros, le franchissement entre théorie et pratique est souvent vécu par les professionnels comme de la suffisance – être ou ne pas être devant.

Imaginons, aujourd’hui, un torero invité à une causerie taurine, après une mauvaise après-midi, le tout sur fond de vidéo et ses ralentis assassins.

Un critique taurin espagnol a comparé les acteurs humains de la Fiesta Brava à une famille. Le père serait le torero, la mère l’apoderado, la cuadrilla les enfants, le valet d’épée l’oncle, le chauffeur le beau frère et l’aficionado le cousin. On respecte la famille…

Les opinions même disparates, les disputes, sont exprimées aujourd’hui dans les tertulias interactives avec le public, la charla-café ! Elles permettent l’enrichissement technique, mais aussi la relation avec l’autre. Ces échanges permettent la transmission, sœur de l’excellence et l’avenir de la Tauromachie.

La dernière dimension d’une tertulia est le plaisir pour l’aficionado de prolonger l’événement, le revivre, dire son émotion (ou sa colère), partager, le mimer comme ses naturelles de rue, de bar, quand la course a été belle, la paume de main ouverte.

Dire l’indicible, voir l’invisible, tous ces moments fugaces, qui ont engendré les intraduisibles mots, temple et duende et  donner le pellizco.

«Le regard de torero est celui de quelqu’un qui revient d’un autre monde où nous, profanes, n’accéderons jamais». (Pierre Mialane).

Seul manque le maître de cérémonie : le toro. N’a-t-on pas la même destinée que lui, malgré nos qualités communes : force, courage, intelligence…

Ces quelques lignes pour dire simplement l’intérêt de nos causeries taurines publiques, qu’elles soient tertulia ou charla.

« Par les temps qui courent, toute chose faite pour approfondir le monde du toro, n’est pas seulement bien, mais nécessaire».  (Juan Antonio Ruiz « Espartaco ». Séville 2017).

Brindis céleste à Mr Pierre Mialane, grand aficionado a los Toros.

Jacques Lanfranchi «El Kallista»
(
dimanche 19 janvier 2020)

  1. in les Fêtes du taureau , Bernard Traimond, AA éditions 1996
  2.  idem.
  3. Natalo Rivas Santiago, maire de Madrid, ministre et écrivain. 
  4. Parler avec un ton doctoral.

Crédit photos :

  • photo 1 : collection privée.
  • photo 2 : collection privée.
  • photo 3 : André Viard.

Bibliographie :

  • La Peur, la beauté, la mort. photos D. Polo, Pierre Mialane. CA juin 1981
  • Le syndrome du Toro. Dessins : A. Viard. Textes : Nicole Luchmaya. Editions Camargue 1987.
  • Toros n° 1331  (juillet 1988).