Arles. 7 septembre. La despedida rêvée de Juan Bautista.

L’amphithéâtre romain d’Arles affichait un plein hasta la bandera pour cette Corrida Goyesca qui se voulait exceptionnelle. Elle le fut.

Chaque année, la Goyesca d’Arles, initiée par Luc Jalabert, est une étape incontournable dans la temporada. Un décor, une ambiance musicale, des invités prestigieux vêtus comme au temps de Francisco de Goya (1746-1828), une corrida à part… le public venu régulièrement en nombre ne s’y trompe pas.

La Goyesca revêtait cette année un caractère spécial car le matador local Juan Bautista y faisait ses adieux à l’aficion à l’occasion du vingtième anniversaire de son alternative (11 septembre 1999). A ses côtés Enrique Ponce, figura incontestée, et incombustible qui, comme le bon vin, se bonifie avec l’âge (presque 30 ans d’alternative) et qui remplaçait la jeune star péruvienne Andrés Roca Rey. Le décor était planté. Restait à suivre la pièce…

Et c’est fort justement que le public appela les deux diestros à un salut avant que ne commence cette corrida si particulière.

Enrique Ponce avait choisi de combattre en premier un Nuñez del Cuvillo. Abanto de salida, il fut fixé par quelques véroniques et demie avant d’être châtié sans excès une première fois, revenant face au lancier pour un picotazo après un quite du Maestro de Chiva par chicuelinas et larga. Juan Bautista vint ensuite s’échauffer par chicuelinas, tafallera et larga. Muleta en main, c’est par élégants doblones genou fléchi que Ponce débuta une première faena ambidextre maison, l’étoffe caressant le sable au rythme de la charge régulière du Cuvillo. Doté d’une belle noblesse, l’animal permit au torero d’enchainer des circulaires dans les deux sens, se laissant entrainer dans une ronde magique agrémentée de détails artistiques (molinetes, changements de main, …) et qui ne cessa qu’au coup d’épée final. Deux oreilles (la seconde un peu généreuse) après un lame caidita. La course était lancée.

Le deuxième toro de la tarde portait le fer de Garcigrande. Après quelques véroniques moyennes, il prit deux rations de fer d’intensité décroissante avant que Juan Bautista n’aborde sa première faena. Après avoir conduit son adversaire au centre, le diestro arlésien débuta par une passe cambiada suivie d’une première série droitière de bon son qui fixa l’animal dans l’étoffe. Jean-Baptiste put alors progressivement baisser la main lors de belles séries ambidextres, le Garcigrande participant également à un toreo en redondo parfaitement maîtrisé, l’ensemble paraphé par luquecinas avant point final par demi-lame tendida et trasera portée après un pinchazo a recibir. Oreille.

Le second adversaire d’Enrique Ponce arborait la devise d’Adolfo Martin. Le bicho se prêta peu au jeu du capote avant de se jeter au cou du cheval lors de la première rencontre, subissant ensuite à deux reprises la morsure du fer. Au dernier tiers l’animal, au parcours limité, joua du couvre-chef, ne facilitant pas la tâche du valencian qui parvint à lui imposer de volontaires muletazos sur les deux bords, souvent  arrachés à l’unité. Silence après tiers d’épée puis demi-lame concluante.

Juan Bautista poursuivit par la lidia d’un pupille de La Quinta qu’il reçut par véroniques, chicuelinas et demie avant de le faire piquer à deux reprises, la seconde fois en plaçant le toro au centre et le cavalier devant l’arrastre, le bicho s’employant correctement dans le matelas à deux reprises. Brindée à ses enfants, la seconde faena de Juan Bautista s’orchestra sur les deux cornes, le diestro s’employant à conduire les charges avec temple et douceur, baissant joliment la main par moments et terminant par manoletinas serrées sans l’épée. Entière atravesada perçante a recibir et deux oreilles (la seconde là aussi un peu généreuse vu la trajectoire de la rapière). Vuelta posthume pour « Secretario ».

Enrique Ponce conclut sa tarde par un Juan Pedro Domecq. Après quelques véroniques et demie, le bicho salua le uhlan de service qui le châtia peu à deux reprises, la seconde ration de fer symbolique. Quite par delantales, demie et larga avant faena sui generis du Roi Henri qui trouva très vite le rythme juste pour s’accorder avec ce noble mais soso animal qui transmit peu. Ponce exprima son art sur les deux mains, terminant sa prestation par les traditionnelles poncinas de la maison où l’on sentit le Maestro de Chiva encore un peu raide après la blessure du début de saison. Final abaniqueando avant entière trasera un poil latérale. Deux oreilles et rabo (généreux) pour le piéton, et vuelta (inopportune) pour le Domecq, rabo et vuelta protestés à juste titre par une partie du public.

Vint le meilleur moment de la course (et peut-être de la temporada) avec l’entrée en lice de « Ingenioso« , dernier toro de la carrière de Juan Bautista, un beau Vegahermosa qui devrait rester longtemps dans la mémoire collective. Avant l’entrée en piste de l’animal, Jean-Baptiste dut répondre à l’immense ovation du public qui lui signifia son attachement.

C’est par une larga de rodillas que l’arlésien salua la venue de cet « Ingenioso », poursuivant par quelques capotazos dans lesquels s’exprima déjà la race de l’animal, lequel échappa ensuite à la cuadrilla pour se jeter sur le picador. S’il revint au galop vers le picador, il en sortit seul très vite, puis remis en suerte au centre du ruedo, il s’élança à nouveau au galop vers la pièce montée qu’il poussa cette fois avec bravoure. Musique.

Au second tiers, Jean-Baptiste partagea les bâtonnets avec José Maria Terejo et Cesar Fernandez, clouant ses harpons al violin.

Brindée au ciel (à la mémoire de son père), la dernière faena du diestro arlésien, débutée de rodillas, vit l’infatigable Vegahermosa galoper dans la muleta, le trasteo évoluant a mas sur les deux bords pour finir par une immense série droitière conclue par l’apparition du mouchoir orange au palco.

Après simulacre de mise à mort, Juan Bautista reconduisit lui-même son adversaire jusqu’à l’entrée des chiqueros avant d’écouter l’énorme ovation des gradins. Deux oreilles et rabo symboliques et vuelta on ne peut plus fêtée en compagnie de ses enfants et du mayoral de Vegahermosa. Jean-Baptiste pouvait-il rêver plus belle despedida ? 

Mais alors que l’on pensait que tout était achevé, l’orchestre Chicuelo II se mit à jouer l’Hymne à l’Amour d’Edith Piaf, et la belle voix d’Anne Céline, l’épouse de Juan Bautista, envahit l’amphithéâtre, le remplissant d’une grande émotion partagée par Jean-Baptiste et ses enfants qui écoutèrent religieusement la chanson. Quel beau final nous fut donné !

Sortie a hombros des deux diestros aux cris de « Torero ! Torero ! »après que Juan Bautista ait coupé la coleta de José Maria Tejero.

Une corrida pour l’histoire et de beaux adieux pour Juan Bautista auquel nous souhaitons toute la réussite possible pour la nouvelle étape qu’il aborde dans une vie déjà si riche. Suerte, Maestro !

Notes.

  • A l’issue du paseillo, l’orchestre joua l’hymne national espagnol, puis la Marseillaise.
  • De nombreuses personnalités avaient fait le déplacement pour assister à la despedida de Juan Bautista : Chamaco, Cristina Sanchez, Manolo Moles, …

  • Pour l’histoire, le dernier toro, justement indulté par Jean-Baptiste, s’appelait « Ingenioso », de robe colorada, portait le numéro 19 et le fer de Vegahermosa, était né en janvier 2015 et pesait 530 kg.

Reseña et photos : Paco.