Rencontre avec Bernard Carbuccia, directeur des arènes d’Istres.

A quelques jours de la Feria d’Istres, rencontre avec Bernard Carbuccia « Marsella », directeur des arènes.

TB : Bonjour Bernard, comment se porte la taquilla cette année ?

Bernard Carbuccia : la taquilla va bien avec un taux de remplissage d’un peu plus des trois-quarts et une légère avance pour la corrida du vendredi avec l’attrait de la présence de Roca Rey et de l’alternative d’Adrien. On attend beaucoup de monde pour la Feria d’Istres et on espère bien sûr remplir les arènes.

TB : Comment s’est montée cette feria 2019 ? Des difficultés ?

BC : quatre corridas nous paraissait un peu trop vu le contexte économique et social actuel, donc il nous a semblé plus raisonnable de n’en proposer que trois. De plus, les dates de la Feria d’Istres étaient proches cette année de celles de la Feria de Pentecôte de Nîmes et on était donc conscient que le budget des aficionados était aussi en prendre en compte. Très vite le projet a été monté avec l’idée de rendre cette année un hommage au Mexique. On avait donc prévu de faire lidier cette année les deux corridas d’Alberto Baillares, l’européenne avec les toros de Zalduendo et la mexicaine avec les toros de San Miguel de Mimiahuapan. Ce projet n’a pas pu se réaliser pour diverses raisons et nous avons souhaité faire débuter à Istres un ganadero qui n’y était jamais venu, en l’occurrence Victoriano del Rio, tout en gardant l’idée de l’hommage au Mexique avec cette Corrida Charra.

A l’unanimité, la commission taurine a voulu garder la note torista en faisant revenir les toros de Valverde afin qu’il y ait dans la feria des spectacles susceptibles de contenter les diverses sensibilités taurines. Monsieur le Maire avait lui aussi souhaité le retour des toros de Jean-Luc Couturier qui avaient donné satisfaction l’an dernier. On avait déjà organisé des corridas toristas, et à renouveler l’expérience, il fallait proposer un lot qui correspondait pleinement aux aficionados ayant cette sensibilité. Quant à la novillada, nous avons souhaité le retour de la ganaderia Cuillé qui avait elle aussi donné satisfaction l’an dernier pour la novillada des fêtes (NdR : depuis la ganaderia a changé avec la programmation des novillos de Jalabert).

TB : peux-tu nous parler des toreros qui seront présents cette année ?

BC : chaque corrida a un nom particulier. A Istres on aime bien mettre des titres à chaque corrida pour que les néophytes aussi bien que les aficionados aient des repères. On commence par « la belle histoire » car Adrien Salenc, qui a choisi de prendre l’alternative à Istres, alors qu’il aurait pu la prendre dans une plus grande arène, sera fait matador par El Juli, qui a été son professeur et qui l’a accueilli dans sa fondation. Il était logique que ce soit El Juli qui lui cède les trastos pour qu’il devienne le 66èmematador français, El Juli qu’on verra peu en France cette année, et qui sera à Istres deux fois à cause de la blessure d’Enrique Ponce. Cette alternative représentait déjà un gros cartel d’ouverture. Si on y ajoute la présence de Roca Rey, actuel numéro 1 qui n’a jamais toréé à Istres, et qui sera le témoin de cette alternative, cela fait un cartel très fort pour débuter cette feria.

TB : considères-tu que la première corrida soit l’événement de la feria, ou est-ce la Corrida Charra ou la corrida de Valverde ?

BC : chaque corrida est un événement. L’alternative, il n’y en a qu’une, et elle se passe à Istres. La corrida de Jean-Luc Couturier, il n’y en a qu’une qui sera lidiée en France, et elle est à Istres. On en a fait un cartel différent avec deux toreros qui sont très aimés de l’aficion française, Octavio Chacon et Javier Cortés, deux toreros habitués à affronter ce type de toros et qui ont des peñas et des supporters dans la région, deux toreros qui vont se présenter au Palio et qui sont de grands lidiadors. Ce que recherche l’aficion torista, c’est la mise en valeur des toros au travers du tercio de piques notamment, et on peut dire qu’avec ces deux toreros, le tercio de piques sera valorisé. Donc c’est un événement aussi. Si on y ajoute la Charra, clin d’œil au Mexique, on a une corrida qui sort de l’ordinaire et qui clôturera la feria en beauté.

Nous avons voulu dans cette dernière corrida réunir trois toreros qui ont une histoire forte avec le Mexique. Enrique Ponce, qui malheureusement ne pourra pas venir et qui nous a donné tant de bonheur à Istres où il est une idole, est aussi une idole depuis 29 ans au Mexique et en Amérique du Sud. Sébastien Castella est lui aussi une idole au Mexique. Le troisième de l’affiche initiale est Luis David, mexicain, qui a pris un coup de corne l’an dernier dans nos arènes et qui a triomphé. Il était logique qu’il revienne. Tous les toreros vont jouer le jeu et troquer le costume de lumières contre le costume charro. Lors ce cette corrida, il va y avoir un décorum spécial, un mano a mano musical entre Chicuelo II et les mariachis, un spectacle équestre d’ouverture avec les véritables charros. Tout est réuni pour que cette corrida soit un grand spectacle. Espérons que tauromachiquement ça le soit aussi avec les toros de Victoriano del Rio (ci-dessous – photo de Michel Naval).

Quant au remplacement d’Enrique Ponce, par respect pour l’aficion et pour tous ceux qui nous soutiennent, nous avons voulu remplacer une vedette par une autre vedette, et trouver un autre torero qui ait aussi une histoire forte avec le Mexique. Et là ça se complique, car on se rend compte qu’ils ne sont pas nombreux. Là on a eu l’opportunité d’engager le Juli qui est aussi une idole au Mexique et qui va toréer à Istres l’année où on ne va quasiment pas le voir en France. C’est quelque chose d’exclusif et un événement en soi. On peut rajouter à cela la novillada où on va mettre en compétition six novilleros de grand talent pour une place dans la Mexico, une récompense qui n’est pas une simple coupe qu’on remet à la fin du spectacle. C’est un engagement dans la plus grande arène du monde, tous frais payés par l’empresa de Mexico et la ville d’Istres, qui devrait provoquer une vraie compétition entre les garçons engagés. Cette novillada est originale et prend donc une dimension particulière. On espère donc que le public viendra passer le dimanche à Istres et qu’à la novillada on ait au moins trois-quarts d’arène.

TB : revenons à la présence d’El Juli qui n’a plus trop la côte en ce moment auprès des aficionados. N’était-ce pas un risque de le programmer, qui plus est à deux reprises ?

BC : on sait très bien ce que les aficionados pensent. On sait qu’ils se lassent des figuras qu’ils voient depuis vingt ans, mais on se rend compte que lorsqu’on monte les cartels, on ne peut pas organiser une grande feria sans figuras. Ce qu’on peut dire d’El Juli, même si les aficionados se lassent de le voir, c’est que c’est une grande figura qui vient récemment d’ouvrir la Porte du Prince à Séville, qui vient de gracier un toro à Jerez. Le Juli ça reste le Juli, et le plaisir de le voir doubler à Istres, ça reste une grande satisfaction et un immense privilège. On va le voir le vendredi donner l’alternative à un petit français et le dimanche s’habiller de charro. On a le Juli avec une palette différente et je suis persuadé que vu le contexte actuel, il ne va pas prendre ces contrats à la légère et va démontrer sur le sable d’Istres qu’il n’est pas vedette depuis vingt ans pour rien.

TB : pour la novillada, comment est venue l’idée de mettre en compétition une place dans les arènes de Mexico ?

BC : c’est venu tout naturellement lors d’un repas avec Antonio Barrera (NdR : qui s’occupe des affaires de la FIT) lorsqu’on essayait d’organiser la venue des toros de Mimiahuapan. Le Mexique est un grand pays taurin, beaucoup de toreros mexicains ont toréé en France, beaucoup de toreros français ont toréé au Mexique, alors pourquoi ne pas faire déjà dès le matin un lien avec l’hommage de l’après-midi en mettant en compétition non pas trois mais six novilleros avec l’embellie que l’empresa de Mexico ait accepté  de donner un poste au triomphateur de cette novillada. C’est une formidable aventure pour les novilleros et une belle histoire à raconter sur le sable des arènes d’Istres. Le vainqueur sera annoncé l’après-midi et le trophée remis en piste après le paseo en présence des trois matadors de la corrida charra.

TB : pour terminer, pour le spectacle des fêtes, on est passé par diverses formules. Cette année, c’est la corrida portugaise. Pourquoi tous ces changements ?

BC : on a essayé plusieurs formules. C’est difficile de se relancer un mois et demi après sur un spectacle formel. On a de plus en plus de mal, même pendant les fêtes votives, de ramener du monde vers les arènes. Il y a aussi la concurrence d’autres arènes et on a donc opté cette année pour un spectacle populaire qui correspond beaucoup mieux aux fêtes du mois d’août. Mais on n’a pas de programmation figée et on verra pour les années futures si on reste sur cette programmation ou si on garde la spécificité d’Istres qui est de surprendre. On prendra en compte le contexte social, économique…

TB : n’est-il pas compliqué de se renouveler chaque année ?

BC : c’est de plus en plus compliqué. On ne peut pas inventer ce qui n’existe pas et je trouve que pour le moment on s’en sort bien. Trouver que chaque corrida ait quelque chose à raconter, c’est formidable et c’est ce que fait la programmation 2019.

TB : des pistes pour l’an prochain ?

BC : non, c’est encore trop tôt. On est encore dans l’organisation de cette feria. Après on fera le bilan, économique, artistique, et très vite on essaiera de construire un nouveau projet pour 2020.

Georges Yvon, président de la commission taurine, qui a assisté à l’entretien, rajoute :

GY : pour la corrida des héros, un prix de 500 € sera versé au meilleur picador de l’après-midi. C’est rare que des clubs taurins donnent autant pour un tercio de varas. Ça s’est fait l’année dernière et ça avait permis d’avoir des tercios de varas intéressants. On espère que cette année ça va se poursuivre. Comme dit Bernard, sitôt une feria terminée on se met au travail pour monter la suivante. On se réunit, on discute et on trace les grandes lignes pour le futur. C’est vrai qu’il y a des toreros qu’on ne veut plus voir ici parce qu’ils ne jouent pas le jeu. On est dans une arène de troisième catégorie où les toreros sont relativement bien payés, donc on veut au moins être respectés. Or il y en a qui sont venus manifestement pour le cachet et cela on ne le veut plus.

BC : les vedettes qui viennent maintenant sont de vraies figuras qui sont là pour valoriser notre feria, qui nous respectent. Les trois figuras qui viennent sont des toreros responsables qui prennent notre arène au sérieux.

TB : dernière question, y a-t-il des toreros qui ne sont jamais venus et que tu aimerais programmer ?

BC : c’est difficile d’avoir certains toreros car des figuras d’abord il n’y en a pas beaucoup, et ensuite il faut qu’elles rentrent dans notre projet. On attend aussi de voir ce que va donner la nouvelle génération de toreros qui arrive sur le marché. On va être très attentifs au déroulé de la temporada car on verra si ceux qui arrivent réussiront à rejoindre l’élite et à faire bouger les lignes.

TB : merci pour ce moment que tu nous a consacré et suerte pour la feria qui se profile !

Propos recueillis par Paco à Istres le 29 mai 2019.
Photo : Bernard Carbuccia et Georges Yvon sur le sable du Palio.