A propos de Rafael de Paula.

unknown-1Notre ami Henry Sabatier nous a écrit concernant l’histoire de Rafael de Paula racontée à Lunel par Zocato et retranscrite par Rémy Bouscaren sur torobravo le mois dernier (voir article).

Soucieux des détails historiques, Henry nous fait par de ses remarques sur cette histoire qui, si elle est un peu romancée, n’en est pas moins savoureuse. Avec son autorisation, je vous livre ses commentaires.

– Suite au récit de l’arrestation du matador de toros ‘’ Rafael de Paula’’  aux  arènes de  Las Ventas à Madrid, reproduit sur ton site ; témoignage conté par  ‘’Zocato‘’, au rendez-vous des ‘’Aficionados a los Toros’’ de Lunel, il semblerait que ce dernier, donne assez volontiers libre cours à ses talents d’orateur.

– Tout comme ‘’Zocato‘’ dit aussi ‘’El Zurdo’’ du fait qu’il est gaucher ; bon nombre d’aficionados a los toros connaissent aussi le parcours de Rafael de Paula, ou encore  ‘’Rafaé’’ pour les plus intimes.  

– L’apodo, ‘Rafael de Paula‘’ viendrait de l’écrivain et critique taurin espagnol, José Maria de  Cossio  y  Martínez Fortún (1892/1977).

– Effectivement comme indiqué, Rafael Soto Moreno est bien né le dimanche 11 février 1940 à Jerez de la Frontera en Espagne (Cadix), à la pequeña estrecha calle Cantareria, à l’ouest de la ville, dans le quartier caractéristique gitan de ‘’Santiago’’.

dqvrgyj– Pour y avoir cheminé lors d’un séjour à Séville, cette petite rue étroite est toute proche de l’hôpital ‘’San Juan Grande‘’ et pas très loin des arènes de secondes catégories construites à partir de 1839, puis détruites à diverses reprises et enfin relevées courant 1894.

– A l’époque, son père Francisco, était mayoral de la ganaderia Fermín Bohórquez- Escribano, élevage acheté en 1940 à Carmen de Federico, femme de tempérament, tout comme la señora Dolores Aguirre ou la viuda Concha y Sierra.

– La finca Fermín Bohórquez est située à Fuente Rey (Jerez de la Frontera) et l’encaste provient de sang  Murube.

– C’est à l’âge de 17 ans que ‘’Rafael’’ opte pour le traje de luces et cet évènement remonte au jeudi 09 mai 1957 à Ronda,  petite ville d’environ  36.000 habitants en 2014 et située à quelques 105 km à l’est de sa ville natale.

– Après quelques 65  novilladas en piquées, débutées à compter du vendredi 02 mai  1958 à  Jerez de la Frontera, ‘’Rafael de Paula‘’ prendra l’alternative le 09 septembre 1960, qui ce jour était aussi un vendredi ;  lors d’une goyesca à Ronda.

– Dans cette ville de la province de Malaga, où il  prend son doctorat, son parrain de cérémonie n’était autre que Julio Aparicio–Martínez (padre) (Alt. 12/10/1950 Valencia) et le témoin Antonio Ordóñez–Araujo (Alt. 28/06/1951 Madrid), devant du bétail d’Atanasio Fernández, célèbre ganaderia Salmantina du Campo Charro.

– Entre temps, ‘’Rafael’’ subira quelques graves cornadas (je suis loin de toutes les posséder), dont principalement celle reçue au niveau du cou, en 1959 à Cadix.  (Photo : http://memoriadecadiz.es/)

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– Il confirmera à Madrid, seulement presque quatorze années après, c’est-à-dire le mardi 28  mai  1974,  face à  des toros andalous de José-Luis Osborne, ganaderia créée en  1952  et dont la représentante actuelle est Doña Rosario Osborne-Domecq, aidé de  son unique fils.

– En 1975, Rafael torée pour la ‘’San Isidro‘’ à Madrid dans un mano a mano avec le ‘’Faraón de Camas’’ (Curro Romero) (Alt. 18/03/1959 Valencia), dont d’ailleurs, il partagera souvent l’affiche, avec ensembles des fracasos (échecs) mémorables.

– Sa confirmation à Mexico remonte au dimanche 27 janvier 1980, avec comme adversaires du bétail de Jesús Cabrera.

– C’est vers l’âge de 30 ans qui fut son cycle le plus brillant, et l’année 1975 où il obtient le plus grand nombre de contrats, on parle de 41 prestations.

rafael-de-paula– Cette année là et pour la seconde fois, le premier de l’escalafón sera Pedro Gutiérez Moya,  dit ‘’El Niño de la capea’’  (6 fois 1er de l’escalafón européen en  :  73 – 75 – 76 – 78 – 79  et  81).

– Concernant ‘’Rafael’’, on parle aussi d’ennuis avec la  justice et même un laps de temps de prison, ceci dans les années 1990.

– Sa despedida remonte au 18 mai  2000, à la feria del caballo de Jerez de la Frontera, sa ville natale, avec Curro Romero encore, dans un mano a mano, et avec 4 toros du ‘’Fer’’ de Juan-Pedro Domecq et 2 bichos de Gabriel Rojas.

– Très jeune déjà, dans les années 78/79,  vers l’âge de 38 ans, on sait  que ‘’Rafael de Paula‘’ souffrait d’arthropathie chronique dégénérative, c’est-à-dire de dégénérescence des cartilages et articulations, ou plus simplement d’arthrose.

– Malgré de nombreuses interventions chirurgicales, afin de remédier à ce mal, c’est cette invalidité croissante, qui fera que ‘’Rafael de Paula‘’ devra se donner à son Art, en fonction de cette maladie souvent génétique, et conduire au mieux toute sa carrière de matador de toros, afin de pouvoir rester au premier plan.

– Par de là cette affection très handicapante (on parle souvent chez ‘’Rafael’’, de lésions chroniques au niveau des genoux), il ne faut surtout pas oublier aussi que ‘’Rafael’’ était d’origine gitane et comme tout gitano qui se respecte, ce dernier possédait le ‘’duende’’, c’est-à-dire un certain génie du torero dit artiste et naturel chez un bon nombre de matadores de toros gitanos, et peut-être encore un peu plus chez ceux, natifs du côté du quartier ‘’ Triana ‘’ à Séville.

–  Le lieu de naissance de ‘’Rafael de Paula’’ n’était qu’à 88 km au sud de Séville  !.

– On connait ainsi, ‘’Los duendes del cante flamenco‘’ qui discerne très bien cette disposition spéciale, toute gitane qui inspire le génie et parfois la transe chez certains chanteurs et musiciens d’origine gitane.

– Oui certainement que l’adage cité, pouvant caractériser ce torero/maestro pourrait être :

<< Celui qui ne l’a pas vu toréer, ne sait pas ce qu’est toréer >>, mais je pense que par de là cette formule, d’autres maximes en rapport avec ses origines gitanes, lui conviendraient aussi très convenablement.

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          – J’ai souvent entendu dire de lui, qu’il était : << el torero el más gitano de los gitanos ! >> <<  le torero le plus gitan des gitans ! >>.

– Dans son ouvrage ‘’ Figuras du XXème siècle ’’, Paco Aguado dira de lui  :

– << Rafael de Paula tenía un toreo puro, privado de astucias, expresado solamente por a golpes de sentimientos ! >>

– << Rafael de Paula avait un toreo pur, dénué d’artifices, exprimé seulement par à coups de sentiments !  >>.

  – Que dire de plus que Paco Aguado  ???.

– Mais revenons à ‘’Zocato‘’ et à sa fameuse anecdote :

– Il nous indique de façon très précise :  

<< Les arènes de Las Ventas sont pleines à craquer et affichent un « no hay billetes » pour assister à la corrida de Rafael de Paula  !  >>.

– Puis il nous dépeint dans le détail, les personnalités présentes lors de cette course :

<< Nous avons là, par ordre d’importance, son altesse sérénissime le roi d’Espagne Juan Carlos, le premier ministre espagnol, cinq ou six ministres du gouvernement et quelques chefs d’entreprise aficionados.  Tout  ce  que  compte la capitale espagnole de personnes influentes est venu pour  le  voir  !  >>.

– Et encore il explicite très clairement :

<< Le toro que doit combattre Rafael de Paula sort du toril et dès son entrée dans le ruedo le maestro ne semble pas inspiré par l’animal.

Rafael de Paula lui sert quelques passes de capote du bout des doigts et après le tercio de piques il s’avance vers la loge royale.

Au moment de brinder ce toro au roi d’Espagne, Rafael se présente, la montera en main, lève la tête et la main en direction de la loge du roi et s’exclame :

« Ma majesté je vous dédie la mort de ce toro et je vais essayer de le tuer…  Mais c’est pas gagné  !. La faena devrait démarrer mais le temps s’écoule sans que le maestro ne daigne servir la moindre passe à ce bicho. Rafael est accoudé à la barrière et le toro est à l’opposé. Dès que celui-ci fait un mètre d’un côté ou de l’autre, Rafael fait un mètre du côté opposé afin de préserver les 60 mètres qui correspondent au diamètre de la piste de Las Ventas >>.

– Effectivement la piste de ‘’ Las Ventas ‘’ fait bien 60 mètres de diamètre !.

– Puis il nous explique formellement les temps des tercios et l’article 23 du Reglamento taurino de 1903 qui va avec  :

<< A la dixième minute retentit le premier avis, trois minutes plus tard le second, et enfin le troisième et dernier avis au bout des 15 minutes réglementaires signifiant que le toro retourne vivant au corral  ! >>.

– Enfin dans un détail irréprochable l’arrestation de Rafael et l’attitude très templée de tous les acteurs présents au commissariat de police du quartier :

<< Le policier propose au torero d’aller se changer mais Rafael de Paula décline sa proposition et le suit en habit de lumières. Ils sortent donc des arènes de Las Ventas et sont escortés jusqu’au commissariat du quartier. Rafael pénètre dans un petit local, accueilli par le planton de service, quand le commissaire surgit d’une pièce à côté et relève le subalterne de ses fonctions pour prendre sa place face au maestro qui attend, assis devant la machine à écrire. La petite salle du commissariat est pleine à craquer : on y retrouve, outre les policiers, la cuadrilla de Rafael de Paula et tout un parterre de journalistes qui ont suivi depuis les arènes et qui se retrouvent donc, serrés comme des sardines, dans cette petite pièce.

Le commissaire commence à taper la déposition, à un doigt, comme le veut la tradition sténographique des forces de l’ordre, et lui pose les questions d’usage :

Le commissaire : « Nom ? » –  Le Maestro : « De Paula » – Le commissaire : « Prénom ? » – Le Maestro : « Rafael » – Le commissaire : « Profession ? » – Le Maestro : « Matador de toros » – Le commissaire prend alors une voix solennelle afin de lui signifier son chef d’inculpation : « Vous êtes ici en vertu de l’article 23 du règlement taurin de 1903 car vous n’avez pas mis à mort le toro qui vous revenait. Qu’avez-vous à déclarer pour votre défense ?» – Le Maestro : « Mauvais Œil ! » – Le commissaire un peu éberlué : « Pardon ? » – Le Maestro de renchérir : « Mauvais Œil ! vous dis-je. Ce toro avait le mauvais œil. Je l’ai vu dès sa sortie du toril ! ».

Le commissaire enregistre donc la déposition et finit de taper le procès-verbal, puis le présente à Rafael de Paula qui le signe. Enfin survient l’instant fatidique et tant redouté. Toute la salle retient son souffle et se demande ce qu’il va advenir de Rafael de Paula. Va-t-il être mis aux arrêts ?

Le commissaire reprend son ton solennel et s’adressant autant au Maestro qu’au reste de l’auditoire, déclare : « De Paula Rafael, Matador de Toros de profession, vous avez  contrevenu à l’article 23 du règlement taurin de 1903. En conséquence vous êtes condamné à payer une amende de 500 pesetas. »

Le commissaire lève la tête en direction de Rafael de Paula et celui-ci fait semblant de chercher des poches dans son costume de lumières, poches qui pourraient abriter un portefeuille pouvant contenir la somme en question, mais en vain…

« Je suis désolé mais je crois bien que je n’ai pas d’argent sur moi. »

Le suspense est à son comble. Le commissaire sort alors son portefeuille de sa poche, dans un geste très templé, très torero. D’ailleurs depuis l’entrée dans le  commissariat, toute la scène avait été très templée : les frappes sur la machine à écrire à un doigt, le ton solennel employé par le commissaire, jusqu’à ce dernier geste pour sortir son portefeuille et se saisir de la somme de 500 pesetas et s’exclamer :

« L’amende et le procès-verbal … c’est pour moi !!! »

– Et enfin tout à son avantage !.

<< A cet instant, dans un même geste, tout le parterre de journalistes, dont moi-même, brandit un billet de 1000 pesetas afin de payer l’amende et surtout de récupérer le précieux procès-verbal signé par le Maestro ! >>.

       – Comme indiqué plus haut, ‘’ Zocato ‘’ déclare que, lors du brindis,  Rafael aurait dit au roi Juan-Carlos Ier  (proclamé roi d’Espagne le 22/11/1975 et couronné le 27/11/ 1975) :

<< Majesté je vous dédie la mort de ce toro et je vais essayer de le tuer…  Mais c’est pas gagné  ! >>.

– On a beaucoup de mal à croire cette phrase formulée de la sorte, car je ne crois pas que le roi aurait  bien  apprécié  la  méthode –  << Pero no se gana esto   ! >>,  et  de  plus  avec  un  brindis  au  roi, ne pas vouloir et même devoir tuer l’animal comme le stipule le règlement taurin ; tout ceci pouvait juridiquement constituer un ‘’ trouble à l’ordre public ‘’ , avec en supplément un crime de lèse-majesté vis-à-vis du roi.     

rafael_de_paula        –  ‘’ Zocato ’’ nous indique que cette histoire se passe au milieu des années 80 à Madrid,  mais contrairement à toute cette narration très précise en détails exquis, il n’entre pas dans l’essentiel, c’est-à-dire  la  date exacte dont se réfère cette péripétie, donc impossible à vérifier l’exactitude des dires sur cette corrida.

        – En effet, puisqu’il était présent (on ne peut oublier ce type d’évènement), je pense qu’en nous indiquant simplement la date précise de cette prestation à Madrid, avec le nom de la ganaderia, et les noms de ses partenaires de carteles ; tout ceci bien entendu aussi explicite que sa narration ; avec quelques recherches dans les annales de la plaza madrilène, on pourrait retrouver cette corrida, certifier et attester ses dires  …   mais actuellement, tel n’est pas le cas !.

         – Ainsi, pour ma part, et malgré tout un monceau de récits taurins engrangés, parfois fumeux, je n’ai jamais entendu parler de cette ‘’fameuse corrida‘’ qui certes aurait crée l’évènement et enfin paraitre sur tous les journaux de la péninsule ibérique, dès le lendemain.

        – Peut-être confond t’il avec la fameuse corrida du samedi 25 mai 1967 à Madrid, où Curro Romero se résigna à laisser passer les trois avis afin de renvoyer le toro aux corrales.

       – Ce jour, ‘’ el arzobispo de Sevilla  ‘’ (l’archevêque de Séville) toréait avec Rafeal Ortega (Alt. 2/10/1949 Madrid) et non avec  Rafael de Paula (Alt. En 1960)  !.

       – En effet lors de cette corrida, ‘’Curro’’ jugeant que le toro était manso et fuyait  systématiquement la pique, ce dernier n’avait reçu que de légers picotazos de la part du piquero,  et que le président de la course sort le mouchoir blanc afin de passer aux banderilles.

       – ‘’Curro’’ fou de rage, insiste pour que le bicho soit piqué et de plus banderillé noir. Il se fera houspiller de tous côtés, si bien qu’au troisième tercio, ‘’Curro’’ restera en contre piste, laissant passer les trois avis et le renvoi du toro aux corrales.

      – Il sera emmené au commissariat pour ‘’ trouble à l’ordre public ‘’,  et après avoir passé la nuit au poste, devra signer le procès verbal et payer l’amende correspondant à la somme de 25.000 pesetas  (somme certifiée par le chroniqueur taurin  Jacques Durand).    

     – En ce qui concerne ‘’Rafael de Paula’’, nous sommes très loin de la somme indiquée par ‘’Zocato‘’ qui lui se réfère aussi à l’article 23 du règlement taurin de 1903, non modifiée en matière d’amende.

      – En effet, si en 1967, l’amende officielle était  de 25.000 pesetas, c’est-à-dire environ 270 euros actuels (ceci d’après les tableaux de conversion d’époque) ; elle ne pouvait être portée à 500 pesetas en 1980,  ce qui représenterait ce jour : 5,17 euros …  une misère en quelque sorte et ce serait tout à fait ridicule  !.

– Ainsi ‘’Zocato‘’ ne s’est trompé que d’une broutille de 20.000 pesetas, et très certainement qu’il aurait eu beaucoup plus de mal à extirper de sa poche la somme exigée, afin de payer l’amende.

– Voilà Patrick à mon humble avis, ce que je pense de cette histoire plus ou moins fictive, racontée par ‘‘  Zocato ‘’.

– Une bien agréable plaisanterie sans doute, savoureuse à souhait, formidablement bien  enjolivée et formulée par un excellent narrateur.  

– A part ce léger désaccord, bien entendu, je n’ai absolument rien contre ‘’ Zocato ‘’.

                                                                                                                                                                                          Henry  SABATIER

Quant à Rafael de Paula, je sais que le 7 mai 1992, le Tribunal Suprême lui confirmera une peine de 25 mois de prison stipulée en juin 1989 à Cadiz par un Tribunal provincial, ainsi qu’une amende de 250.000 pesetas. Il effectuera une grosse partie de sa peine dans une prison de Jerez de la Frontera et le 9 mars 1995, il adressera une note au directeur du journal parisien  » Libération  » afin de remercier toute l’afición française pour son appui. En effet, il se trouvait alors depuis quelques temps en Régime ouvert de détention. Son affaire était une histoire d’adultère, dans laquelle son épouse était impliquée.

3030422250_f63e09fc06A noter aussi, que le 01/04/2006, se déroulera à Madrid un Festival de Gala organisé par son ancien  »Amigo de cartel », en faveur de Rafael de Paula, qui alors était ruiné.
Ce jour au cartel : José-Maria Manzanares père, Joselito, Enrique Ponce, El Juli et Morante de la Puebla.