Istres. 19 juin (tarde). Ponce le magicien nous envoie dans une autre dimension.

Capture d’écran 2016-06-20 à 07.43.18Le vent soufflait en rafales sur la cité istréenne. Les toreros n’aiment pas le vent. Il les rend vulnérables. Enrique Ponce n’aime pas le vent. Alors on se disait que le Maestro de Chiva ferait l’impasse sur ce rendez-vous. Les plus optimistes pensaient voir deux toros, au mieux trois …

Mais la corrida réserve souvent des surprises, et quelquefois même des surprises de taille. Qui aurait pronostiqué un tel spectacle ? Pas moi en tout cas, plus habitué à publier des commentaires quelquefois flatteurs sur Enrique Ponce, mais avec toujours un « MAIS » : belle faena d’Enrique Ponce MAIS devant un toro juste de présentation et de forces – deux oreilles pour Ponce MAIS coupées à un invalide … J’en passe et des meilleures, tout cela pour vous dire que je n’attendais pas grand chose de cette course.

MERCI au Maestro de m’avoir montré que rien n’est joué d’avance. MERCI au Maestro de m’avoir fait pleurer, ça ne m’était jamais arrivé dans une arène. MERCI de m’avoir fait vivre des instants d’une intensité exceptionnelle, des instants qu’on ne vit que rarement, et quelquefois jamais.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.24.47La corrida à laquelle de nombreux privilégiés ont assisté hier est inclassable, surnaturelle, irréelle. Comment un homme peut-il réaliser ce qu’on a vu hier face à des toros, avec une telle maîtrise technique, une telle élégance, une telle inspiration. Ponce a dominé ses adversaires, il les a ensorcelés, et nous avec. Ponce a même dompté Eole qui s’est rendu à ses arguments l’espace d’une ou deux faenas, soufflant avec moins de force pour ainsi donner plus de douceur à la muleta de soie du torero.

Le bétail, trois Juan Pedro Domecq et trois Nuñez del Cuvillo, soigneusement choisi pour l’occasion, fut à la hauteur de l’événement. Certes les bichos n’étaient pas des terreurs, mais pas des « bedigues » (moutons en patois) non plus. Dotés d’une certaine caste, ils fusèrent sur la cavalerie et s’y employèrent, à des degrés divers, lors de l’unique puyazo qu’ils reçurent pour la plupart. Ils poursuivirent souvent avec une certaine alegria, donnant du relief aux trasteos successifs. Seul le quinto s’afficha vraiment soso, ce qui n’empêcha pas Ponce de lui voler un pavillon.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.26.06« L’air du toréador », interprété par le baryton Frédéric Cornille lors du paseillo, nous mit d’entrée en condition. Puis, avant que le premier bicho ne pénètre en piste, le maire d’Istres, François Bernardini, remit au torero un trophée souvenir. Le show pouvait commencer.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.27.15Le premier adversaire de Ponce portait le fer de Juan Pedro Domecq. Le vent le rendit inédit au capote avec à peine une ou deux véroniques propres avant le passage obligé par le cheval pour une pique relativement courte prise en s’employant. Quite de Ponce par chicuelinas et revolera. Le vent soufflait toujours. Peu importe, le torero fit avec.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.29.09Il baissa la main d’entrée pour trois séries de derechazos, conduisant à la perfection ce Juan Pedro noble et humiliador avant passage à gauche du même cru, l’ensemble sur la musique d’Ennio Morricone, bande originale du film « The Mission ». Ponce reprit ensuite la droite pour des redondos lents et templés qui enroulèrent le bicho à sa ceinture. Entière caidita et traserita pour la conclusion complétée par un descabello. Arrastre applaudi et première oreille pour le Maestro de Chiva.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.30.32Le second était un Nuñez del Cuvillo distrait que Ponce eut du mal à fixer. Il parvint toutefois à le faire entrer dans le capote pour deux véroniques dont une genou plié. Sortant seul du premier picotazo, il prit une seconde ration de fer à peine plus appuyée. C’est par élégants doblones genou ployé que Ponce débuta sa seconde faena avant de se redresser pour une série de redondos main basse du plus bel effet.  Capture d’écran 2016-06-20 à 19.31.58« El Deguello » s’imposa au silence, et c’est sur les premières notes de cet air militaire annonçant un combat sans quartiers que le roi Henri prit la main gauche pour trois superbes séries de naturelles avant d’alterner les deux bords pour deux tandas supplémentaires qui firent monter la pression. Final orchestré par trincherillas et trincheras, puis une entière caida en deux temps apportant une seconde oreille dans le panier du valencian.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.33.55Le vent cessa lors de l’entrée en piste du troisième (était-ce un signe ?), « Navegante », un Juan Pedro Domecq que Ponce accueillit par belles véroniques et demie avant de le mener vers le lancier pour une pique sans histoires. Après un quite par tafalleras, farol et larga, Enrique brinda sa troisième faena à Bernard Marsella, directeur des arènes. Ce toro, qui paraissait un peu soso au départ, s’engouffra dans le leurre pur deux séries de derechazos au tracé très pur. L’orchestre entama alors la musique de Vangelis « Conquest of Paradise », bande originale du film « 1492, Christophe Colomb » (à noter que c’est Ponce qui choisit les musiques accompagnant ses prestations).

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.34.48La muleta se fit alors caressante, l’étoffe balaya le sable, et le toro la suivit, comme aimanté. Les derechazos arrêtèrent le temps, comme le pecho au ralenti qui fit se figer les aiguilles de l’horloge. Le passage à gauche fut à l’identique, et l’émotion monta d’un cran. Des naturelles d’anthologie, avec deux cartuchos de pescao, puis encore des derechazos, et un bicho subjugué qui suivait aveuglément la muleta, laquelle changeait de main, tantôt par derrière pour un pecho, tantôt par devant pour une trincherilla ponctuant la série. Estocade a recibir parfaite. Deux oreilles et rabo, vuelta généreuse au toro et un public aux yeux remplis de larmes (votre serviteur tout autant).

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.36.11Intense moment d’émotion que seule la corrida peut générer et une vuelta triomphale dans l’ambiance qu’on peut imaginer.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.37.11Le quatrième, « Esparraguero » entra alors, porteur de la devise de Cuvillo. Après quelques jolies véroniques, une pique correcte et un quite par delantales et revolera, Ponce plia le genou pour des doblones toujours marqués du sceau de l’élégance, puis composa une nouvelle faena ambidextre (instrumentée sur « Caridad del Guadalquivir ») avec des redondos main basse somptueux, des naturelles majestueuses, des circulaires dans les deux sens jambe fléchie, des changements de main magnifiques. Capture d’écran 2016-06-20 à 19.39.15Capture d’écran 2016-06-20 à 19.40.11Bref toute la panoplie d’une perfection torera rarement atteinte. Toujours chaud comme la braise, le public réclama l’indulto qui fut très vite accordé. Après quelques passes d’une ultime saveur et un recibir au simulacre, « Esparraguero » regagna le toril sous l’ovation, Ponce recevant quant à lui les trophées maxima symboliques.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.42.30La course s’arrêta une vingtaine de minutes, le temps pour le torero de retirer son costume de lumières orange et or pour enfiler un smoking, ce qui eut hélas pour effet de faire retomber un peu l’ambiance.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.43.24C’est un Juan Pedro Domecq qui sortit sous le dossard n° 5. Réception variée par larga, véroniques, chicuelinas et revolera, puis une pique prise en poussant. Mais le bicho n’eut pas les moyens de ses ambitions et chuta à plusieurs reprises, cassant un peu le rythme de la faena. Après deux séries de derechazos main basse, « l’Aigle Noir » de Barbara vint se poser sur le Palio.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.44.31Les séries droitières se poursuivirent, tout aussi remarquablement dessinées mais manquant d’une transmission que la soseria du Juan Pedro ôta au trasteo. Alternant les deux cornes, Ponce peaufina son oeuvre, y apportant tout ce qui manquait au bicho avant de l’occire d’une entière caida. Nouveau pavillon dans la corbeille du torero.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.46.08Le dernier Cuvillo sortit après pas loin de trois heures de course. Ponce l’invita à des véroniques douces et templées, avant et après l’unique ration de fer. Après le salut des banderilleros Mariano de la Viña et Emilio Fernández pour un second tiers de qualité, Enrique débuta sa dernière faena par des passes hautes suivies d’une bonne série de derechazos. Un concerto bien connu nous fit voyager vers Aranjuez tandis que le Maestro enchaînait les séries droitières, toutes issues du plus pur répertoire de l’artiste. Le passage à gauche n’eut rien à leur envier, la faena s’achevant ensuite sur un rythme plus soutenu avant la dernière estocade (caida) de la tarde complétée par deux descabellos. Dernier trophée pour l’artiste qui fit une dernière vuelta avant sortie a hombros sous les acclamations « Torero ! Torero » on ne peut plus justifiées.

Capture d’écran 2016-06-20 à 19.49.10 Capture d’écran 2016-06-20 à 19.50.10

Bernard Marsella fut appelé à saluer. On lui doit aussi cette tarde d’exception, un moment qui compte dans une vie d’aficionado.

Reseña et photos : Paco.

Un diaporama suivra prochainement.

Encerrona de Enrique Ponce en Istres, 19 de junio de 2016 from Suerte Matador TV on Vimeo.